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Spiritualité

La spiritualité de Saint Louis-Marie Grignion de Montfort est celle d’un prédicateur de missions paroissiales, pour lequel la vie spirituelle ne peut être dissociée de l’apostolat.

Une spiritualité au service de la restauration de l’esprit du christianisme dans le cœur des baptisés et dans les sociétés humaines.

Les principaux aspects de la spiritualité héritée de Montfort sont :

1 DIEU SEUL

La spiritualité de saint Louis-Marie de Montfort est nourrie de celle des grands maîtres spirituels des 16e et 17e siècles. A la suite de saint Ignace de Loyola – « Ad majorem Dei gloriam » -, de sainte Thérèse d’Avila – « Solo Dios basta » -, de saint Jean-de-la-Croix, Louis Grignion donne à l’Église ce fameux « DIEU SEUL » qui fut sa devise.

Tout se mesure à l’absolu et à la grandeur de Dieu. Et, pour Montfort, ce ne sont pas que des mots. C’est la seule explication recevable à un ensemble de choix de vie et de comportements déroutants même pour sa famille, ses collaborateurs, ses amis.

A son ami Blain qui l’interpelle sur sa conduite et ses manières, il répond : « Un homme apostolique a à procurer la gloire de Dieu » (Abrégé de la vie … 336) « Le missionnaire apostolique n’a que Dieu seul en vue, sans intérêt autre que celui de sa gloire. » (RM 62)

DIEU SEUL est l’unique raison motivant ses désirs de mission lointaine et l’unique ressort tendant dix années de missions paroissiales. A la requête du pape Clément XI, le missionnaire apostolique s’épuisera à prêcher des missions populaires aux enfants et aux adultes pour retirer les esprits et les cœurs des attraits du monde, et les orienter vers Dieu.

« Monde trompeur, retire-toi. / Tu ne me feras pas la loi. / DIEU SEUL » (C 30)

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2. JESUS SAGESSE INCARNEE

Dans ses missions, Montfort expérimente chaque jour combien mille désirs font errer l’ordinaire des paroissiens hors de la trajectoire du DIEU SEUL. Aussi l’enjeu est-il de taille : la conversion de la manière de vivre des hommes à la manière de vivre de Dieu ; conversion à une nouvelle sagesse, la sagesse de Dieu.

Reprenant toute la Bible à sa manière, Montfort, quant à lui, voit la Sagesse de Dieu, « amie des hommes » (ASE 70) incarnée en Jésus.

« Résidente de toute éternité dans le sein du Père, objet des complaisances du Père » (ASE 14) « la Sagesse s’est faite homme pour attirer les cœurs des hommes à son autorité et à son imitation. » (ASE 117) « La Sagesse éternelle s’est incarnée. Dieu est devenu homme, sans cesser d’être Dieu ; cet Homme-Dieu s’appelle Jésus Christ, c’est-à-dire Sauveur. » (ASE 108) « La Sagesse éternelle est venue elle-même nous enseigner sur la terre, après l’avoir pratiqué la première, comment nous retirer de l’aveuglement et des égarements où nos péchés nous avaient jetés. » (ASE 153)

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Le travail de conversion personnelle et de changement des mœurs de la paroisse qui se fait durant le temps de la mission est donc une appropriation de la Sagesse de Dieu. Mais la divine Sagesse « ne se trouve point dans le cœur de ceux qui vivent à leur aise. » (ASE 180 ».

Aussi faut-il la désirer et la demander, « jour et nuit, sans se lasser et sans se rebuter » (ASE 188). « Quand posséderais-je cette aimable et inconnue sagesse ? » (Lettre de 1703)

3. L’ATTENTION AUX PAUVRES

Rechercher les pauvres, s’entourer de pauvres, servir les pauvres, pour le fils Grignion, ce n’est pas la compensation psychologique ou sociale du fils né dans une famille de petite bourgeoisie.

Aux envoyés de Jean le Baptiste qui s’inquiète, Jésus répond : « La Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres ! » (LC 7, 22).  Le Royaume est là ! Jésus fait de l’attention aux pauvres le signe que le Royaume s’approche et qu’il est là, à la porte. Montfort en fait la pierre de touche de la conversion.

Comme Jésus, et dès sa jeunesse, il fait advenir le Règne de Dieu en soignant le malade, en habillant celui qui est nu, en nourrissant l’affamé, en secourant le nécessiteux, en ouvrant l’intelligence, en réconciliant les personnes. Toute sa vie, il actualise les situations reprises du chapitre 25 de l’évangile selon saint Matthieu : le vrai pauvre, c’est Jésus, et là où est Jésus, là est le Royaume.

Lorsque, dans la nuit où il porte un grabataire sur les épaules, il crie : « Ouvrez  à Jésus Christ », il crie aussi : Ouvrez votre cœur au Règne qui vient !

Dans ses missions, il initie les paroisses à de telles œuvres de miséricorde par le catéchisme, les petites écoles, la prédication, surtout par l’institution des maisons d’accueil dites « Providence », où les paroissiens étaient invités à servir, à nourrir et vêtir les pauvres.

On a dit que les fruits de la mission pouvaient se mesurer à l’engagement des paroissiens dans la « Providence »… et nombre de paroisses tiennent encore en vénération la maison où leurs familles se sont données à l’appel du missionnaire.

4. LA CROIX

« La croix est un mystère / très profond ici-bas. / Sans beaucoup de lumière / on ne le connaît pas. » (C 102,2)

La croix, Montfort la désire, il l’embrasse comme signe de communion à la Sagesse incarnée et crucifiée. Aussi installe-t-il une grande croix dans la salle de réunion des premières Filles de La Sagesse à l’hôpital de Poitiers.
Toute sa vie, il vit la lutte de la sagesse des hommes rejetant la sagesse de Dieu.

Le jour le plus emblématique de cette lutte est bien ce 13 septembre 1710, où lui fut interdite la bénédiction du calvaire monumental, qu’il avait fait ériger sur la lande de Pontchâteau, et pour lequel, chaque jour, des centaines de personnes de toutes conditions sociales, ont travaillé durant une année entière.

Le calvaire planté le dernier jour de la mission – et parfois le temps était tel que l’on portait la croix, pieds nus, dans la boue… – affirme la victoire accomplie de la croix, mais aussi la pérennité de la lutte entre les deux sagesses : la victoire est acquise mais pas totalement installée.

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Si un jour la croix n’était pas présente dans la vie du missionnaire, ce serait le signe que le Royaume de Dieu se met en veilleuse. Grande peine pour Montfort, et jusqu’à l’angoisse ! « Jamais la croix sans Jésus, ni Jésus sans la croix. » (ASE 172) D’où la réplique logique bien connue : « Pas de croix, quelle croix ! » lorsque la mission se déroule sans problème.

5. LES PROMESSES DE BAPTÊME

Le 6 juin 1706, Monsieur de Montfort sort de l’audience accordée par le pape Clément XI avec une feuille de route : « Faire renouveler l’esprit du christianisme par le renouvellement des promesses du baptême. » (Grandet, premier biographe, 101).

Pour se rappeler à lui-même que sa vie de baptisé doit être un continuel passage de la sagesse des hommes à la Sagesse de Dieu, qui est Jésus, Louis Grignion se fait appeler « de  Montfort », pour tenir en mémoire l’église où il a été baptisé le 1er février 1673.

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Sans se douter que son vocabulaire pourrait être irritant pour des générations futures, le missionnaire articule sa spiritualité et sa prédication autour d’un mot choc : esclavage.

Dans son baptême, il a pris Jésus pour dépendre de lui en qualité d’esclave d’amour. » (VD 126)

Mais cette dépendance, libre et amoureuse, doit être assurée au quotidien, et de haute lutte.

Les  missions sont une préparation à renouveler les promesses du baptême. Et ceux qui savent écrire signent « en face de l’Église », un contrat d’alliance avec Dieu.

« Je crois fermement toutes les vérités du Saint Évangile de Jésus-Christ. Je renonce pour jamais au Démon, au monde, au péché et à moi-même. Je promets moyennant la grâce de Dieu qui ne me manquera point ; de garder fidèlement tous les commandements de Dieu et de l’Église, évitant le péché mortel et ses occasions. »

Ce contrat d’alliance était renouvelé « en particulier » chaque année.

6. MARIE: LA CONSECRATION DU SAINT ESCLAVAGE

Saint Louis-Marie Grignion de Montfort n’exclut pas les manifestations de tendresse et de confiance envers Marie, que les biographes se plaisent à rapporter et que les foules reconnaissaient en l’appelant « le Père au grand chapelet ». En cela, il n’est pas vraiment premier de cordée. « Cette dévotion n’est point nouvelle. Elle est si ancienne qu’on ne peut en marquer les commencements » (VD 131, 159 et 163).

La dévotion à Marie est le chemin spirituel proposé par Montfort pour faire advenir le Règne de Jésus-Sagesse.
« L’esprit de cette dévotion est de rendre une âme intérieurement dépendante de la Très Sainte Vierge, et de Jésus par Elle. » (SM 44)

L’argumentation, toute centrée sur Dieu, est simple dans ses appuis bibliques et théologiques. La mise en œuvre est grandiose.

  • Le Royaume de Dieu, qui est Jésus-Sagesse, est entré dans l’histoire de l’humanité par Marie.
  • La volonté du Père de donner son Fils au monde par Marie ne change pas.
  • Le Royaume de Jésus – passer de l’esclavage du Mal à l’appartenance totale à Jésus, ce qui est l’accomplissement parfait du baptême – viendra donc par Marie.

Arrivé à ce point, Montfort tient à livrer son secret missionnaire : LE SECRET DE MARIE, qu’il dit avoir appris du Très-Haut (SM 1) : le Règne de Jésus dans les cœurs et dans les sociétés dépend directement du Règne de Marie. Il n’y a donc pas de meilleur moyen pour faire venir le Règne de Jésus que la consécration de soi-même à Marie.

« Je vous livre et consacre, en qualité d’esclave, mon corps et mon âme, mes biens intérieurs et extérieurs, et la valeur même de mes bonnes actions passées, présentes et futures… » (ASE 225)

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Cette consécration de soi-même à Marie est la porte privilégiée pour entrer en relation avec  Jésus. « Ô Vierge fidèle, rendez-moi en toutes choses un parfait disciple, imitateur et esclave de la Sagesse incarnée, Jésus-Christ, votre Fils. » (ASE 227) Il y a donc correspondance entre la consécration et le renouvellement des promesses du baptême. Les rites et les formules, différents, disent la même réalité théologique et spirituelle.

Et Montfort termine :
Qui peut comprendre et pénétrer de telles merveilles ?
Que celui qui peut comprendre le comprenne !
(ASE 227)